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La prière de Paul, développer l'homme intérieur
Le 28
juin 2008, le pape Benoît XVI annonçait une année jubilaire spéciale consacrée
à saint Paul jusqu'en juin 2009. L'Église fête le deuxième millénaire de la
naissance de l'apôtre située entre 7 et 10 après J.-C., avec une attention
oecuménique spéciale ». Et c'est avec Bartholomé, patriarche orthodoxe de
Constantinople, et un représentant de l'Église anglicane qu'a été allumée
à Rome la flamme de l'année paulinienne. Saint Paul, on le connaît à travers ses Épîtres écrites dans les années
50-60, premiers textes du christianisme, et par les Actes des Apôtres. Dans ses
lettres, Paul s'adresse à diverses communautés chrétiennes, les premières de
la chrétienté naissante, en Asie mineure, en Grèce et à Rome. Mais qui est Paul, d'où vient-il? Tout d'abord, une précision. Si Paul a
connu l'apôtre Pierre et d'autres disciples comme Jacques, il n'a jamais
rencontré Jésus, bien qu'ils soient presque de la même génération, Paul étant
son cadet de dix ou quinze ans. Paul survivra à Jésus d'une bonne trentaine
d'années et sera décapité à Rome en 64 ou 65, sous le règne de Néron. C'est après la mort et la résurrection de Jésus que la vie de Paul
bascule : en l'an 33, il est saisi par !e Ressuscité sur le chemin de Damas, en
Syrie : « Pourquoi me persécutes-tu ? » entend-il. Il rencontre le Christ,
Seigneur du monde, dans la foi. Il comprend que Dieu a choisi de sauver les
hommes par le message « insensé » de la Croix, témoignage aussi fou pour les
Grecs de l'Empire que pour les Juifs. Un intellectuel, fidèle à sa foi juive Paul, qui s'est d'abord appelé Saül, est un Juif de la diaspora. Il ne
vit pas en Palestine, terre du peuple hébreu, mais dans une province de
l'Empire romain. Ses parents sont établis à Tarse, ville de Cilicie, dans
l'actuelle Turquie, au nord d'Antioche. Ils sont citoyens romains, honneur
rarement accordé aux habitants de l'Empire. Sa famille est cultivée et Paul va
devenir un intellectuel qui connaîtra aussi bien sa religion juive que la pensée
grecque. Il ira aussi étudier à Jérusalem. Quand Jésus meurt vers l'an 30, Paul a une vingtaine d'années. A Jérusalem,
les disciples de Jésus commencent alors à proclamer la résurrection du
Seigneur et Paul se met à combattre farouchement ces « blasphémateurs » déviants.
Il reste fidèle à sa foi juive qui obéit à la Loi de Moïse. La nouvelle foi se répand pourtant, dès 40, à Antioche, dans l'actuelle
Turquie. C'est dans cette grande ville d'Asie mineure que des « païens », ou
non-juifs, se convertissent pour la première fois : on les appelle «
christianoi ». Après 33, on perd la trace de Paul. Mais, par les Actes des Apôtres, on
sait que dès 46, cet « homme de petite taille, à la tête chauve, aux jambes
arquées, vigoureux, aux sourcils joints, au nez légèrement crochu, plein de
charme » commence à faire de longues missions, parfois de quatre années, pour
fonder des communautés chrétiennes dans tes cités de l'Empire romain. Il va naviguer, marcher sous le soleil brûlant, « braver le danger des
rivières, les dangers des brigands ». Il fait des naufrages dans la tempête,
comme en hiver 60-61 où le navire de Paul s'échoue à l'île de Malte,
l'occasion d'y fonder une église. Comme le souligne l'historien Alain Decaux, « malgré des origines juives
très rigides - c'était un pharisien de stricte observance, sans doute un
rabbin - Paul a eu le courage de sortir de son cadre de pensée, de sa culture,
en proposant la foi dans le Christ au peuple des « païens ». A qui s'adresse-t-il ? D'abord aux Juifs, ses coreligionnaires. Mais
devant leur refus, il décide de s'adresser en priorité aux païens, ceux qui
adoraient les dieux romains, grecs ou autres. Paul consacre à peu près dix-huit mois à évangéliser une cité, puis
il part, laissant la communauté se développer. Une fois les églises fondées
ou visitées - parfois il y avait déjà des communautés chrétiennes fondées
par l'apôtre Jean -, il leur écrit pour les soutenir et les enseigner. La vie de Paul est rude. Il est expulsé des villes, emprisonné, comme à
Philippes, au nord de la Grèce. Il rencontre oppositions et déceptions, même
au sein des nouvelles communautés. Les Grecs sont les plus hermétiques, car ils ont une sagesse qui les empêche de croire simplement au Christ. Athènes surtout, « cette ville remplie d'idoles » (Ac 17, 16) où Paul parvint à annoncer le nom de Dieu jusqu'ici inconnu, mais il ressent trop de résistances et part fonder la communauté de Corinthe, grand port du Péloponnèse où il reste un an et demi jusqu'à juillet 52. Il tente d'abord de convaincre la synagogue - il y a des communautés juives dans tout l'Empire -, mais y rencontre aussi de fortes résistances : « Désormais c'est aux païens que j'irai ! » (Ac 18, 6).
Le désir de convertir les païens Le moment est important : Paul déclare ainsi qu'on pourra croire au
Christ sans passer par la religion juive et ses rites. Il va un temps chez les
Galates, des populations celtes hellénisées installées au centre de la
Turquie, mais ces « païens », sous la pression des synagogues, sont tentés
de se convertir plutôt au judaïsme. Il doit fuir Éphèse, aujourd'hui en
Turquie, la troisième ville du monde antique après Rome et Alexandrie, une métropole
prestigieuse de 250 000 habitants où il vécut trois ans, devant la révolte
des orfèvres dont la richesse était liée au culte d'Artémis. «
Ce qui motive Paul, c'est d'être aimé par Jésus-Christ et de transmettre cet
amour aux autres »
Pour achever le tout, les chrétiens de Rome ne lui font pas bon accueil.
Il s'adresse d'abord par lettre à la communauté chrétienne qui s'y est créée
vers 49, avant l'arrivée de Pierre et Paul. Il va y arriver en liberté
surveillée par le pouvoir romain et y séjourne deux ans. Quand en 65, il
apprend les persécutions de Néron après l'incendie de Rome, il décide
d'aller soutenir les chrétiens ; il est arrêté mais nul chrétien de Rome ne
le défend... Quel a été ce « moteur » qui a fait de Paul un martyr ? « Ce qui
motivait Paul au plus profond, c'est d'être aimé par Jésus-Christ et le désir
de transmettre cet amour aux autres. » C'est avec ces mots simples que le pape
résuma la foi de l'apôtre. Paul, géant de la foi, aura défendu jusqu'à son dernier souffle ce
qu'il a lui-même vécu dans sa chair : seul le Christ libère et guérit
l'homme. Dans un reportage émouvant paru dans le quotidien La Croix en juillet
2008, une jeune Turque convertie discrètement au christianisme en pays d'islam,
témoignait de la même chose : « Le Christ nous a libérés, saint Paul a mis
les convictions avant les règles. Si je suis devenue chrétienne, c'est parce
que j'y trouve l'amour, la liberté et la possibilité de parler à tout le
monde. En devenant chrétienne, j'ai ressenti un lien vivant qui me reliait à
Dieu. » La foi, c'est ce lien vivant, vécu jour après jour avec un Dieu vivant.
Il y a deux mille ans, l'apôtre Paul priait pour les chrétiens d'Éphèse :
que le Père daigne « vous armer de puissance par son Esprit pour que se
fortifie en vous l'homme intérieur » (Eph 3, 16). Qui est cet « homme intérieur
» qui a sans cesse besoin d'être soutenu, raffermi, écouté ? C'est cette
profondeur en nous où l'on peut rentrer en contact avec le Dieu caché. Dans
une homélie, le cardinal Ratzinger soulignait combien le monde moderne
occidental, depuis les Lumières, a jugé inutile l'intériorité de l'homme vue
comme non productive, « une fuite devant le devoir de construire un monde
nouveau, meilleur. (...) Ainsi, notre science et les possibilités de la
technique ont pris des dimensions énormes mais l'homme, par contre, est devenu
un invalide, avec quelques organes hypertrophiés, mais avec un cœur presque
desséché ». L'homme intérieur est atrophié. L'homme moderne s'est mis à
une place fausse car il refuse sa relation fondamentale : le fait d'être aimé
de Dieu. « Il faut que l'âme humaine apprenne à nouveau à respirer. L'homme intérieur doit reprendre la croissance et devenir plus grand. » Être humble devant Dieu n'est pas si difficile, exhorte Paul. Car Le connaître, c'est L'aimer humble et vulnérable sur la Croix, « folie » qui nous fait connaître l'humilité de Dieu. Et c'est humilité de Dieu qui nous guérit de notre orgueil.
Agnès COUZY |