Le pardon est un outil puissant

 

 

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Peut-on appeler témoignage un récit de houles intérieures si courantes dans notre monde? Vue du dehors, c’est une petite histoire bien banale et bien triste. Intérieurement, c’est une souffrance difficile avec laquelle j’ai vécu en même temps que d’autres des années durant.  C’est d’une brisure qu’il s’agit. Un de ces déchaînements irrésistibles de vieilles frustrations accumulées au cours des années et que tout un chacun a soigneusement dissimulées sous une apparence policée. Un calme factice sur lequel il a suffi d’un petit rien du tout, peut-être le petit mot mal placé ou le sourire équivoque pour déchaîner la tempête qui va secouer, pendant plusieurs années, trois générations d’une même famille, la mienne, où l’on se pensait à l’abri.

 

Que de beaux moments perdus, que de tristes lourdeurs pour chacun de nous pendant tout ce temps ! Des mois et des mois à ressasser encore et encore les motifs qui ont engendré cette situation, à tenter de départager les torts et les bonnes raisons de chacun, de patauger sur place avec toujours la même amertume au cœur…

 

« Une mère oublie-t-elle son enfant ? (Is 49 8 15) J’étais la plus directement impliquée.

 

Eh bien non. Je ne l’oubliais pas cet enfant, ni aucun de tous ceux qui étaient blessés. Bien des misères profondes se vivaient en moi et autour de moi, faites de dureté, de rancune...

 

Le temps a fait son œuvre. Je me suis surprise à penser : alea jacta est, ainsi sont les choses, il va falloir vivre avec. Sans savoir au juste comment mes larmes ont fait place à une résignation, à l’effet de baume calmant sur tant de plaies à vif. Ouf ! Je pouvais enfin recommencer à respirer librement ! Ensuite, une sorte d’indifférence s’est installée. Bien commode l’indifférence. On n’a plus mal. Rien ne peut plus nous atteindre. Fin de l’histoire ?

 

Mais non pas si simple. Curieusement, alors que je retrouvais une certaine sérénité, la prière dans laquelle jusqu’à ce jour je trouvais un certain refuge ne m’apportait plus cette paix que je venais chercher auprès de Seigneur dans les jours de grande affliction.

 

La liturgie était devenue  pour moi un ensemble de belles maximes enrubannées de belles phrases… que j’écoutais machinalement… sauf la belle et terrible demande du Notre Père qui s’évertuait à me déranger : « Pardonnez-nous… comme nous pardonnons… ». Réellement, cela ne passait pas. J’étais loin de pardonner…  Alors je disais : « Pardonnez-nous… comme nous aimerions pardonner… » Même en la trafiquant un peu, cette phrase restait dans mon esprit comme la pierre d’achoppement qui empêche d’avancer. Parce que je n’avais même plus le désir du pardon. Je craignais qu’il ne devienne pour moi une source de dérangements futurs et peut-être même douloureux auxquels je ne voulais pas m’exposer.

 

Tout simplement, j’ai déclaré forfait et pris, une fois que je croyais pour toutes, la résolution de ne plus prêter attention à cette écharde quelque part côté cœur. (2 Cor 12.7-9).

 

C’était compter sans la Parole de Dieu que nous entendons mille et mille fois au cours de notre vie et qui tout à coup se fait vivante et agissante et « discerne les pensées et les intentions du cœur » (Hébreux 4.12)

 

Un jour, à la messe, il y a eu cet épisode de Mathieu qui se termine par la promesse à Pierre : « Je te donnerai les clés du Royaume. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux… » (Math 16.19) On y a généralement vu le pouvoir de pardon donné par le prêtre dans le sacrement de la réconciliation.

 

Le prédicateur qui a fait l’homélie ce jour-là ne se doutait aucunement de l’impact qu’allait avoir pour moi le développement de cette parole de Jésus. « Nous avons tous, disait-il, le pouvoir de lier et de délier, nous avons tous le pouvoir de faire vivre et de faire mourir… » Je n’ai pas entendu la suite… À la fin de l’Eucharistie, j’avais compris que la situation de conflit qui prévalait depuis tant d’années parmi les miens, j’avais le pouvoir de la délier, d’ouvrir un espace d’accueil où chacun pourrait se sentir invité à répondre librement.

 

Dès ce jour le pas était fait. On s’est revus. D’abord un peu gênés mais un éclat de joie dans les yeux qui disait grand le soulagement de se retrouver enfin au terme d’une montée si difficile.

 

Non, ce ne sera jamais un « miracle » au sens habituel de ceux qu’on appelle couramment des faits extraordinaires. Mais il s’agit sans conteste d’un grand miracle. Celui de l’amour d’un Dieu tellement patient, tellement discret mais tellement fort qu’il finit par gruger des carapaces que nous pensions invincibles.  

 

Le miracle toujours offert qui fait qu’on s’interroge : « Qui donc est Dieu pour nous aimer ainsi ? »

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Denyse Mostert, Trois-Rivières  Partenaire Oblate en mission - Province Notre-Dame-du-Cap  03/01/2012